Requiem pour Il Bolero : la Plaza perd son cuir

35 ans à habiller les fantasmes.

13 février 2026
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Sur la Plaza Saint-Hubert, coincée entre les vitrines de robes blanches et les commerces qui tiennent tête à l’hiver, une façade force encore à ralentir. On n’a même pas besoin d’y entrer. Elle attrape l’œil, suspend le pas. Un regard en coin, à la fois curieux et un peu coupable.

Il Bolero.

Aujourd’hui, de grandes affiches de liquidation annoncent la fin. Vente de retraite. Après plus de trente ans à habiller les fantasmes, le rideau tombe sur une fabrique du désir.

Gianni Sardelli avait tout juste la trentaine. Pas un dollar de trop, tout investi dans la boutique. « J’avais la chienne », raconte-t-il aujourd’hui en repensant à l’ouverture, un sourire en coin derrière son comptoir.

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Il ne débarquait pas de nulle part. Des années à rouler sa bosse en tant qu’acheteur dans le milieu des vêtements érotiques, à flairer les tendances avant qu’elles ne traversent la frontière.

À la fin des années 80, le fétiche au Québec était soit inexistant, soit importé à prix indécent. Pour ses anciens patrons, Gianni voyage. Los Angeles, New York, Miami. Il rencontre les fournisseurs, observe, négocie. Puis, il revient à Montréal avec des contacts, des idées et, parfois, quelques pièces glissées dans ses valises.

Un stratège de l’ombre qui finit par se poser la question : « Pourquoi ne pas le faire pour moi? »

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On est en 1991. Le Québec encaisse la récession de plein fouet. Faillites en série, chômage en hausse, industries à genoux. La Plaza Saint-Hubert n’a rien d’un décor branché. Le faste des années 60 et 70 appartient au passé. C’est rough, un peu défraîchi. Gianni, lui, la trouve magnifique.

Il se lance et ouvre la porte au bon moment. Les mentalités se relâchent, le rapport au corps se déleste d’une part de honte, et des désirs jusque-là relégués aux marges commencent à s’assumer.

Rien de soudain. Plutôt un glissement. Quelque chose bascule lentement. Une brèche s’ouvre.

Le mot fétiche, lui, circulait encore à voix basse. On ne l’affiche pas en néon, on le murmure. « Le monde n’osait quasiment pas passer devant », se rappelle-t-il.

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L’idée de business tient en une ligne presque subversive pour 1991 : fabriquer à Montréal des vêtements sexy haut de gamme. « Pas des costumes d’Halloween. Pas du Made in China. » Du sur-mesure.

Du fétiche, oui, mais avec une vraie coupe, des matières choisies, des finitions élégantes.

À l’époque, l’offre locale se limite à du vinyle ou du cuir bon marché, ou à des importations hors de prix. Pendant des années, l’atelier promet et livre à la demande en moins de 48 heures.

Trente-cinq ans plus tard, nous sommes assis dans la même boutique. Les mannequins tiennent toujours la pose. Pièces moulantes, harnais métalliques, vinyle lustré, corsets qui ne s’excusent de rien.

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Latex. Cuir. Vinyle. Résille. Il apprend en faisant. « Un don naturel », lance-t-il en riant, avant de corriger : c’est surtout la répétition qui éduque la main.

Gianni n’est pas issu d’une dynastie de couturiers. Il vient du plancher de vente. À 15 ans, il vend déjà des souliers aux Galeries d’Anjou. Très tôt, il développe l’œil : le détail, la coupe, ce qui tombe juste. « J’ai toujours aimé la mode, tout ce qui est fashion. » Et surtout ce qui détonne. « Les talons hauts, les bas de nylon, les porte-jarretelles, les vêtements moulants… C’était un gros turn-on. »

Ce qu’il traque, au fond, c’est la métamorphose. « Transformer l’ange en démon », dit-il.

Amener quelqu’un là où, avant, il n’osait pas aller. Lui faire franchir ce pas. « Tout le monde est sexy. Peu importe la grandeur, la couleur. Si tu portes le bon linge, tu vas projeter ça. »

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Il Bolero n’a jamais été un sex-shop. Aucun mur tapissé de vibrateurs fluorescents. Quelques accessoires, au besoin, mais rien qui détourne la mission. La frontière est nette : vêtements et accessoires fétiches. Point final.

À sa manière, Il Bolero embrasse et accompagne une libéralisation des mœurs. Dans les vitrines. Dans les corps. Dans les nuits montréalaises.

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« La clientèle, au début, était très renfermée. On a ouvert les portes, on a encouragé beaucoup, beaucoup de gens, surtout des fétichistes et des libertins, à pleinement s’assumer. »

Gianni ne vend pas que du linge. Il rassemble. Il orchestre.

Dès 1992, au Bar Royal sur Sainte-Catherine, il lance ses soirées fétiches le lundi soir. Puis vient son propre club kinky, le Cream Night Club, à l’angle Saint-Laurent et Bernard. Sept ans de soirées coquines.

Sont ensuite venus les raves. Clandestins dans des entrepôts ou foule géante au Stade, peu importe : le vêtement devient un passeport. On ne s’habille plus seulement pour sortir, on s’habille pour appartenir. Il Bolero couvre des milliers de corps, ici comme ailleurs.

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La boutique cesse d’être un simple commerce. Elle devient point de ralliement. On y vient pour acheter, oui. Mais aussi pour savoir : c’est où la prochaine? Qui organise? On met quoi?

« On a créé une institution », dit-il. Pas pour se vanter. Juste pour constater.

Ce qui le fait vibrer, au fond, c’est moins la matière que la transformation. « Tout le monde a quelque chose de caché. »

Il a vu des clients franchir la porte en tremblant, épaules voûtées, voix basse, et les a recroisés des années plus tard, redressés, affirmés. Certains ont rencontré leur partenaire de vie lors de ses soirées. Et ils sont encore ensemble. « Ça, j’en suis fier. »

En quelques années, une forme de désir jadis coupable s’est trouvé une adresse fédératrice.

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Quand Internet débarque, un léger vent de panique traverse la boutique. « On va se faire assommer. » Il lance un site. Mauvaise intuition.

Le sur-mesure ne voyage pas bien. Un corset taillé à votre mesure ne se retourne pas comme un simple t-shirt. À distance, les erreurs s’accumulent, les ajustements deviennent casse-tête. Il ferme la boutique en ligne. Pas de panier d’achat. Une porte, du bouche-à-oreille.

Le pari tient. Longtemps.

La clientèle a vite débordé de celle de la Plaza. « J’avais du monde qui venait de partout. »
Il raconte même avoir habillé une même famille sur quatre générations : les mères, les filles, puis les filles des filles.

Mais aujourd’hui, les plus jeunes ne franchissent plus la porte. Ils scrollent. Ils cliquent. Ils commandent. « Ils sont tous sur Internet », lâche-t-il avec abdication.

Les mœurs ont encore changé. Le désir, lui aussi, a migré d’adresse.

Faute d’acheteur, Gianni ne va pas passer le flambeau. Il l’éteint. « C’est moi qui l’ai ouvert. C’est moi qui le ferme. »

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« Mon bébé », répète-t-il. De la peine, oui, mais aucun regret après y avoir œuvré 6-7 jours par semaine. « C’est le temps de m’amuser un peu. De vivre. De voyager avec ma femme comme on ne l’a jamais fait. »

À une époque où tout se montre, mais où tout se vit souvent seul, sa boutique offrait quelque chose de rare : un lieu tangible. Essayer. Toucher. Parler.

« Voir quelqu’un de réservé sourire devant le miroir. Se trouver beau. Se trouver belle. Être bien dans son corps », dit-il. C’était ça, au fond, sa conviction.

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J’ai voulu voir l’atelier au sous-sol. Il m’a arrêté doucement. « Ça, c’est trop personnel. »

Certaines choses ne se montrent pas.

Sur la Plaza, les mannequins tiendront encore quelques semaines. Liquidation jusqu’en mars. Puis les lumières s’éteindront.

À la sortie, je croise François, figure familière de la scène fétiche. Il me parle d’Il Bolero comme on parle d’un lieu sacré. « C’était un repère. Une institution. »

Avec sa vitrine de corsets, la boutique restera pour plusieurs bien plus qu’un simple commerce. Le souvenir d’une porte poussée et, avec elle, celui d’être devenu un peu plus soi-même.

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