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Emmerdification du web

Sale temps pour aimer le web

De l’emmerdification du web, chapitre 1.

6 novembre 2026
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Devrions-nous tuer Internet? Depuis quelques mois, c’est la question explosive qui habite… Internet. Les reportages, chroniques et autres think pieces tantôt analytiques, tantôt nostalgiques, se multiplient pour livrer ce constat qui fait terriblement mal : coudonc, c’est donc ben rendu poche, le world wide web?

Le magazine Wired, spécialisé en techno, y est même allé d’une supplication : s’il vous plaît, laissons Internet mourir. Être en ligne aujourd’hui, expose le magazine, c’est être continuellement manipulé et exploité par des broligarques et des acteurs remplis de mauvaise foi, de la PME en quête de visibilité au citoyen ordinaire en quête d’une communauté.

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En 2025, le dictionnaire Oxford avait fait de Ragebait son mot de l’année, après tout.

Dans un récent épisode du podcast d’Ezra Klein, le blogueur étoile des années 2010 devenu chroniqueur pour le New York Times (il a perdu de son lustre, oui) expliquait qu’on était un peu à la croisée des chemins d’un monde numérique qui a failli à sa promesse initiale. Comme lui, je m’ennuie de l’époque où il fallait se connecter à Internet avec une ligne téléphonique. Une ère plus simple où le concept de viralité était encore inconnu.

J’aime Internet et les réseaux sociaux. J’en parle constamment dans mes chroniques. Pour moi, y avoir accès relève d’un droit fondamental. Pour libérer la parole. Pour assurer une représentation adéquate. Pour offrir un contrepoids. Pour sensibiliser, éduquer, mobiliser, réseauter et divertir. Le monde numérique, c’est le cinquième pouvoir. On ne le présente pas souvent comme ça au Québec, au-delà des cercles académiques, mais c’est bel et bien une sphère importante de la vie en société, un lieu de pouvoir et de confrontations qui devient tranquillement aussi laid que les autres.

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Jadis lieux d’évasion par excellence, Internet et les réseaux sociaux se muent peu à peu en prison. Ou en asile, c’est selon. Je m’intéresse moins au nom de l’enfer qu’à ses barreaux.

15 minutes de gloire à la sauce numérique

Les réseaux sociaux et leur faune me dépriment. J’en suis rendue à n’y consommer que de vieilles entrevues de divas car rien ne me fait plus rire que l’extravagance des années 1990-2000 (the mess, honey) et des outfits of the day pour survivre à la slop installée pour rester dans mon fil d’actualité.

Par slop, j’entends l’omniprésence de l’IA, la publicité rendue aussi ostentatoire qu’à la télé et le drama d’influenceurs, qui ne concerne plus seulement les participants d’OD ou les petites genses paumées, mais également des diplômés universitaires en sciences sociales, qui, contrairement aux autres groupes, n’ont pas suffisamment d’humilité pour s’avouer aussi insignifiants, immatures et superficiels que les autres.

Vous n’êtes pas spéciaux, même si vous utilisez l’algorithme pour vous convaincre du contraire.

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Il y a quelques semaines, je disais dans un épisode de Bitchologie que j’étais pas mal tannée d’assister à la mort sociale des gens sur les réseaux sociaux, incluant les personnes que je méprise. C’est que depuis quelque temps, les corps s’accumulent dans ma chambre d’écho.

Au sein de la gauche qui se prétend radicale alors qu’elle est pas mal juste chronically online à jouer à la police, il y a un noyau dur de personnes qui confondent militantisme et intimidation, militantisme et surveillance, militantisme et délation, militantisme et humiliation.

Je ne sais pas au nom de qui cette gauche prétend parler, mais ce n’est certainement pas au nom des gens qui se brisent le dos durant des shifts de 12 heures dans des manufactures de Ville Saint-Laurent ni des caissières de carrière dans des fast-foods ou des magasins à grande surface en région. Safe to say que ces gens-là s’en câlissent de vos posts anticapitalistes sur Instagram ou de vos lives sur TikTok. Et à leurs yeux, vous êtes sans doute des bourgeois comme les autres.

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Bref, ce noyau dur préfère jouer aux petits rois et se disputer les parts d’un royaume fictif, dans un entre-soi pathétique qui nuit à la pluralité des voix au sein de la gauche, plutôt que d’affronter les ténors de la droite avec le même zèle et la même férocité.

La gauche active dans le monde numérique compte son lot de poqués de la vie qui en ont contre le système et les élites, au même titre que la droite. Et parmi eux, il y a des gens pour qui le chaos fait partie du quotidien depuis l’enfance (I would know, j’ai un père analphabète et une mère toxicomane). Le chaos est si profondément ancré dans leur existence que la paix leur est profondément étrangère. Une variable inconnue, une donnée suspecte. Alors, pour retrouver leurs repères, ils la perturbent. Parce que le chaos représente ce qu’il y a de plus normal et de plus rassurant pour eux.

C’est correct, ça leur appartient.

Maintenant, on n’est pas obligés, comme citoyens numériques, de faire partie de ce chaos et encore moins de l’alimenter. Drama Qc, c’est eux, mais ce n’est pas obligé d’être Nous.

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Nous sommes toustes fatigués. Nous sommes témoins des mêmes incohérences et, même si la réponse n’est pas la même pour tout le monde, nous sommes toustes dans le même bateau. Je suis consciente que la vie sur le pont est nettement plus inspirante que celle dans la cale (je suis une descendante d’esclaves, après tout), mais dans l’état actuel des choses, nous risquons toustes le naufrage si nous continuons de succomber à nos plus bas instincts.

C’est correct de revenir à quelque chose de plus cordial. Certaines conversations peuvent rester dans le group chat privé sans se transformer en spectacle ou en content farming qui ne dit pas son nom.

C’est payant, l’indignation, dans le contexte algorithmique qu’on connaît. Sauf qu’il y a une différence entre oppression, désaccord politique et conflits de personnalités. En ce moment, il y a beaucoup de blessures d’ego et de conflits interpersonnels qui servent de base à des procès d’intention publics entre micro-influenceurs.

Enough.

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Toutes les oppressions en moi sont fatiguées

Le vocabulaire de la justice sociale mérite mieux que ces grandes entreprises de récupération qui passent par des vendettas personnelles dont nous sommes tous otages puisqu’on se permet désormais de juger de la valeur d’une personne en se basant sur ses likes sur Instagram.

Méfiez-vous des gens qui s’approprient des causes plus grandes qu’eux pour canaliser leurs blessures narcissiques. Ceux-là ne cherchent pas vraiment à changer le monde, ils cherchent à changer leurs circonstances. C’est un récit de vengeance, pas d’émancipation.

Pow-pow, t’es mort

Il y a environ un an, je signais un texte sur la radicalisation des jeunes en ligne et sur la façon dont certaines communautés numériques en marge du web mainstream transforment la violence en espèce de jeu. L’expert que j’avais interviewé parlait de gamification de la violence : on choisit des cibles, on accumule des points, on fait son entrée dans les palmarès et on espère convaincre son public qu’on mérite notre place au panthéon des meilleurs joueurs.

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Depuis, cette idée de gamification de la violence m’obsède parce que je la vois partout. Dans les espaces numériques à gauche comme à droite du spectre politique. Une tendance lourde exacerbée par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche avec son style de communication vulgaire et cruel qui contrevient au décorum et à l’étiquette la plus élémentaire sans la moindre conséquence. Au contraire, son style s’exporte aux quatre coins de la planète dans un effet domino plus rapide que celui qui a marqué une fracture entre l’Occident et le bloc de l’Est au plus fort de la guerre froide.

Bref, j’ai de plus en plus l’impression qu’on assiste à une forme de gamification des conflits dans certains cercles de gauche sur le web québ. Une mort sociale reste une mort et, parfois, elle laisse des communautés fragiles, construites de peine et de misère, en deuil.

Mais la roue tourne et le jeu continue, le cycle de nouvelles est infernal et l’œil de Sauron aura tôt fait de se braquer sur un nouvel ennemi à abattre. Les tests de pureté qui ont servi à piéger vos rivaux sont les mêmes qui seront éventuellement utilisés contre vous. Alors dites-moi, ça donne quoi de dénoncer avant d’être dénoncé dans une machine qui finira par tous nous broyer de toute façon?

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Peut-être qu’il faudrait songer à changer les règles de ce jeu dans lequel on est tous perdants. Je veux retrouver Internet d’avant.

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