Avez-vous déjà pensé à ce que vous mangiez ? Non, mais vraiment : quels sont les aliments que vous consommez le plus, quels sont ceux que vous consommez le moins, et pourquoi ? Est-ce vous mangez de la même manière et la même chose devant n’importe qui ?
Ce sont ces questions que la journaliste, traductrice et autrice, Nora Bouazzouni, soulève dans son dernier ouvrage, Steaksisme [disponible fin mai au Québec]. Après le succès de son premier livre, Faiminisme, dans lequel elle montre en quoi l’industrie agroalimentaire instrumentalise la nourriture, elle a décidé de s’intéresser aux représentations, aux pratiques alimentaires en elles-mêmes, et à la manière dont les stéréotypes nous poussent à manger certains aliments plutôt que d’autres.
On a discuté de sexisme de bouffe, de théories scientifiques douteuses et de risques sanitaires et sociétaux qu’apporte notre manière de penser et d’ingérer ce qu’il y a dans nos assiettes.
Pourquoi parler de nourriture est important pour toi ?
Mon alimentation m’intéresse parce que ça concerne tous les êtres humains au moins une fois par jour, c’est universel. Et ce qui m’intéresse dans la bouffe, ce sont les stéréotypes de genre, mais aussi le fait que c’est devenu un tel automatisme de se nourrir, puisque ça fait partie de notre survie, que j’ai envie d’essayer de déconstruire ces automatismes. On a l’impression de manger sans y penser, moi j’ai envie de penser à ce qu’on mange, et que tout le monde pense un peu à ce qu’il.elle mange, à ce qu’il.elle veut faire passer comme messages à travers ses pratiques alimentaires, notamment en public. On ne pense pas de la même manière quand on mange avec ses ami.e.s que lorsqu’on mange avec son.sa boss.
Ce dont on se rend compte quand on lit ton livre, c’est que les stéréotypes de bouffe n’ont pas changé depuis des siècles…
En fait, c’est difficile de savoir depuis quand les femmes et les hommes ont un régime alimentaire si différent. Bien sûr, les habitudes alimentaires varient aussi en fonction des pays. Moi, je me suis intéressée à la France particulièrement.
Ce qui est intéressant, c’est de faire le lien avec l’invention du sexe faible, de la misogynie : ce n’est pas seulement que les hommes et les femmes sont considéré.e.s différemment, c’est que les hommes sont dans une position hiérarchique dominante avec le patriarcat. On ne peut pas parler de bouffe sans parler de dynamiques de pouvoirs. Donc, en effet, on peut remonter très loin, comme à l’Antiquité grecque où il existait des médecins et philosophes (Gallien, Hippocrate, Aristote..) pour qui les femmes étaient inférieures aux hommes car intrinsèquement « froides » et « humides », au contraire des hommes intrinsèquement « chauds ». La chaleur étant ici apparemment synonyme de courage, d’intelligence et de force.
Aujourd’hui, on voit que les femmes mangent plus de yaourts, de compotes. On les associe aux poissons, aux légumes. Les hommes sont ceux qui mangent le plus de viande, et on associe certains aliments au masculin comme les plats épicés, le whisky, le vin rouge, là où le vin blanc, qui est froid et humide, serait adressé aux femmes. On retrouve ces stéréotypes-là dans les clichés qu’on a aujourd’hui, même si on sait que cette théorie avancée par ces médecins, qui s’appelle la théorie des humeurs, n’a aucune pertinence scientifique, mais elle perdure malgré tout. C’est ça le pouvoir de l’inconscient et de l’imaginaire collectif : c’est très dur de déconstruire des stéréotypes, même lorsqu’ils datent de l’Antiquité !
Dans ton livre, tu parles de mythes, comme celui des femmes qui feraient tourner la mayonnaise pendant leurs règles. Peux-tu nous en dire plus ?
Je me souviens que ma mère m’avait racontée que, quand elle était petite, on lui disait que les femmes ne pouvaient pas préparer la mayonnaise pendant leurs règles, car elles risquaient de la faire tourner. On sait que cette légende est totalement fausse, mais comme je l’ai dit, cela perdure encore dans la société. Avant, on croyait aussi que pendant leurs règles, les femmes avaient le palais trop changeant et que, par conséquent, elles ne pourraient jamais devenir de grandes cheffes; il y a également tout ce mythe de la femme inconstante qui serait esclave de ses hormones. Il y a des changements hormonaux chez les femmes cisgenres, avec les règles, la grossesse, mais chez les hommes trans et cis aussi !
Tu parles non seulement des stéréotypes de genres dans ton livre, mais également des stéréotypes liés à l’orientation sexuelle. Comment la nourriture peut-elle transmettre cela ?
Le genre n’est pas quelque chose de fixe. On ne performe pas la masculinité hégémonique de la même manière partout dans le monde. Mais il y a effectivement des aliments qui sont tellement chargés symboliquement (comme la viande), que déroger à sa consommation quand on est un homme cisgenre, c’est en quelque sorte s’extirper de la masculinité hégémonique, qui, on le rappelle, n’est pas la masculinité la plus répandue, mais la plus « acceptable » et acceptée. Aujourd’hui, donc, les caractéristiques les plus accolées à la masculinité chez les hommes sont depuis très longtemps la force, l’autonomie, la liberté, et la domination de la nature et de tous les êtres, y compris les femmes.
Donc, quand on décide de devenir végétarien ou vegan quand on est un homme, notamment cisgenre, dans l’imaginaire collectif, on se met en quelque sorte du côté des femmes. Et donc, tout de suite, il y a une présomption d’homosexualité qui peut s’installer (…). Bref, parmi les masculinités, il y en a [qui sont parfois encore considérées comme étant] « subalternes », dont les hommes homosexuels font partie. Donc avoir un régime de « femme », ça fait de vous une femme, et dans les clichés homophobes, il y a l’idée que les homosexuels sont un peu des femmes. Ou alors, c’est un homme hétérosexuel qui s’est laissé influencer par sa copine végétarienne.
C’est une pensée magique : quand on absorbe un aliment, on absorbe les macronutriments, les vitamines, protéines … Mais on avale aussi la symbolique derrière cet aliment.
Qu’en est-il de la grossophobie ?
La bouffe revêt un aspect moralisateur. C’est pour ça qu’on parle d’aliments « bons » ou « mauvais » pour la santé. Mais si on creuse un peu plus loin, il y a l’idée que, si on mange des choses « bonnes » pour la santé, on serait quelqu’un de « bien ». Et si on mange quelque chose de « mauvais » – alors qu’il n’y a rien de fondamentalement mauvais pour la santé, c’est une question de quantités et d’équilibres – on serait quelqu’un de « mauvais » : on moralise la nourriture, donc on moralise les comportements alimentaires des gens. Sur le poids, il est surmédicalisé : dans l’esprit collectif, quelqu’un de gros est forcément en mauvaise santé, et quelqu’un de mince est en bonne santé, ce qui est faux, bien sûr. Les gros.se.s sont déclassé.e.s socialement, sur eux/elles pèse une présomption de décadence, d’excès, de manque d’effort. Ils/elles sont vus comme des gens mous, qui coûtent cher à la société en frais médicaux : c’est très violent socialement pour eux. C’est encore une fois de la pensée magique : on accole des étiquettes morales à l’alimentation.
Quelles seraient les pistes de solutions pour déconstruire la dimension genrée de la nourriture ?
Ce n’est pas étonnant qu’on ait une alimentation aussi binaire dans une société qui l’est aussi. Ni qu’on valorise à ce point des aliments dits « masculins », comme la viande, dans une société qui reste patriarcale et misogyne.
Pour moi, on peut sortir de la binarité et de la hiérarchie par l’éducation, principalement. On sait que l’éducation à l’école ne fait pas tout, parce que si on a derrière des parents qui détricotent ce que l’école raconte, ça rend la tâche difficile. Mais c’est l’endroit où les enfants passent le plus clair de leur journée, donc elle a un rôle très important à jouer, et si elle leur apprend l’esprit critique, la famille ne pourra rien contre ça.
Sur la nourriture, c’est compliqué parce que la publicité, le marketing et les médias, non seulement perpétuent ces stéréotypes, mais contribuent à en créer de nouveaux. Aujourd’hui, quand on voit qui mange des burgers dans les pubs, ce sont les garçons. Quand on voit qui mange des petits chocolats en gémissant de plaisir, ce sont des femmes. Quand on voit à qui s’adressent les pubs de milkshakes ou les plats de régimes, ce sont principalement aux femmes.
C’est une question de convergence des problématiques, qui va bien au-delà de la nourriture alors…
C’est une entreprise de déconstruction très vaste, parce que tout est imbriqué. Comme dirait Françoise d’Eaubonne : « Toutes les luttes ne font qu’une ».
Il y a d’une part cela, et d’autres parts l’accès à une alimentation équilibrée pour tous.tes. Il faut rappeler que bien manger coûte cher, et aujourd’hui ce sont encore les femmes qui cuisinent dans les foyers hétérosexuels à 80%, et ce sont sur elles que repose la santé de la famille entière. Et donc aussi, la culpabilisation sur l’alimentation de leur famille…
L’éducation alimentaire est donc importante aussi pour intéresser de petits garçons à faire la cuisine, et c’est comme ça qu’on casse les stéréotypes et pratiques genrées, mais aussi la division sexuelle du travail. Il faudrait donc que les deux prennent chez l’autre : que les femmes puissent retrouver plus de plaisir à manger et un rapport plus sain et moins problématique à la bouffe, et que les garçons s’intéressent un peu plus à ce qu’ils mettent dans leur corps et à ce que ça va faire à leur santé .
Tous ces stéréotypes ne sont pas seulement dangereux pour une question de binarité, de misogynie ou de patriarcat, c’est aussi pour une question de santé. Ça a une conséquence réelle : pour les femmes, cela crée des troubles du comportement alimentaire et physique, et chez les hommes, des cancers colorectaux, des maladies cardiovasculaires, dont les facteurs principaux sont l’alimentation trop riche en graisse, en sucre et en viande transformée.
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Ce texte a d’abord été publié sur urbania.fr
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