Super Bowl 2026 : deux spectacles pour un pays brisé

Qui a gagné le show de la mi-temps?

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Même heure. Même pays. Deux spectacles. Et l’impression d’assister à une chicane nationale en direct. Deux gangs désormais si divorcés qu’ils sont incapables de partager la même grande messe.

La NFL n’a pourtant jamais été un bastion progressiste. L’ombre du genou à terre de Colin Kaepernick hante encore ses vestiaires. Mais dans une Amérique à vif, l’invitation faite à Bad Bunny a suffi à rallumer la mèche.

Annoncée comme la mi-temps la plus politique de l’histoire, la soirée s’est scindée en deux rituels irréconciliables. D’un côté, le show officiel au Levi’s Stadium, porté par les incantations latines du dernier grand vainqueur des Grammy. De l’autre, une contre-soirée orchestrée par Turning Point USA, la machine militante héritée de Charlie Kirk, qui organise son propre cérémonial de repli.

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Appuyée par une galerie d’icônes de l’Americana contemporain, de Brett Favre à Jake Paul, la dissidence trace une nouvelle cartographie du refus. Des chaumières du Montana aux bars de Nashville, on vote désormais avec sa manette.

Pour l’Amérique MAGA, voir une superstar portoricaine imposer l’espagnol au sommet du rituel national n’est pas un choix artistique. C’est un cheval de Troie culturel, accusé de piétiner les valeurs traditionnelles du pays.

Le spectacle dissident s’est naturellement exilé sur ses plateformes familières. Real America’s Voice. OANN. Rumble. X. J’ai opté pour YouTube, la moins opaque de ces chambres d’écho, pour observer le naufrage annoncé en haute définition.

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Après une première demie qui nous a tous fait cogner des clous, voilà que commencent presque en simultané les deux performances.

En riposte, l’écosystème conservateur a cru bon d’exhumer son totem favori : Kid Rock, vite rattrapé par des paroles de 2001 évoquant son attirance pour les mineures. Un timing du tonnerre alors que les Epstein Files embrasent le monde.

Devenu l’animal de compagnie musical d’un Trump déserté par l’industrie, le mauvais garçon de Détroit, cinquante-cinq ans, privé de véritables succès depuis plusieurs présidences, headline une cohorte d’artistes country interchangeables. Brantley Gilbert, rockeur barbu au torse frappé d’une croix. Lee Brice, qui a troqué le camo pour la cuirette noire. Gabby Barrett, blonde aux good genes, mère de trois enfants à 25 ans. La production est léchée malgré une esthétique de clergé, blanche et morne. L’équivalent sonore d’une Busch Light très très tiède.

Le contre-show, filmé on ne sait où et peuplé de figurants anonymes, respire l’artifice. Du nu-country viril à chemises Louis Vuitton et à micros en poing américain.

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Pour Andrew Kolvet, porte-parole de TPUSA, ce spectacle n’aurait d’autre programme que « la foi, la famille et la liberté ». Une neutralité anti-woke proclamée à coups de bannières étoilées. Pour parachever le désastre, le montage final fond en noir sur la mémoire d’un Charlie Kirk recyclé en martyr messianique pour la cause.

Plus qu’un choc idéologique, c’est un iPod battle politique. Droite contre gauche. Rouge contre bleu. Country contre reggaeton.

Sur l’autre chaîne, la chorégraphie de Benito Antonio Martínez Ocasio déploie une culture vibrante et affranchie, revendiquée avec fierté, teintée d’un soupçon assumé de décadence. Il incarne un rêve américain métissé, ouvert sur le monde, capable d’enjamber les classes et les frontières sans renier ses racines. Le triomphe visible d’une diaspora hispanophone longtemps reléguée à la marge.

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Il faut reconnaître l’audace d’entendre une langue autre que l’anglais monopoliser le cœur du temple américain. De quoi faire étouffer plus d’un commentateur de droite, d’autant que les apparitions de Lady Gaga ou de Ricky Martin, deux figures associées à la culture LGBTQ+, n’auront rassuré les plus confus qu’à la simple reconnaissance de visages connus.

À tous ceux qui lèvent le poing en clamant ne rien comprendre, faut-il rappeler que l’hymne fondateur de l’autre camp se limite aux mots suivants : « Bawitdaba, da-bang, da-bang, diggy-diggy-diggy ».

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Au-delà d’un folklore flamboyant, Bad Bunny ne brandit aucun manifeste. Non, l’enfant n’était pas Liam Conejo Ramos. Son message tenait en une seule phrase, projetée sur l’écran géant : « La seule chose plus puissante que la haine est l’amour ». Même retenue sur le ballon spiké en fin de spectacle : « Ensemble, nous sommes l’Amérique ». Des slogans simples, rassembleurs, malgré un hiver tendu.

Dans la guerre des chiffres, le verdict tombe lourdement. 18,9 millions de curieux pour la dissidence. En face, 133 millions de foyers pour le Portoricain.

Dans les commentaires qui se bousculent par milliers, la marée oscille entre « Bad Bunny 2028 » et « Jesus loves ICE ». Quant à Donald Trump, fidèle à lui-même, il a tout détesté de la performance d’un artiste dont il jurait n’avoir jamais entendu le nom.

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Le match reprend, sans éclat. Et sur ce gazon redevenu banal, une question persiste : le sport est-il encore l’un des derniers endroits où l’Amérique accepte de se raconter ensemble?

Car pendant que le président s’abandonnait, quelques jours plus tôt, à diffuser des caricatures d’un racisme abyssal visant les Obama, le sport le plus populaire du pays continue d’incarner un sanctuaire de diversité. Là où la Maison-Blanche déshumanise, le terrain tranche net, sans idéologie ni faux-semblants. Plus de la moitié des joueurs de la ligue sont Afro-Américains. Le jeu, lui, ne ment pas.

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Si l’on s’indigne de voir la division s’inviter au cœur de l’un des événements les plus rassembleurs du calendrier, il faut pourtant reconnaître que, chez nos voisins du Sud, ce type de commotion est depuis longtemps élevé au rang de sport national.

Dans cette Amérique, l’unité n’est plus un horizon.

C’est une ligne de front.

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