Fin du PAD

Suspension du PAD : des personnes en situation de handicap se retrouvent face à une impasse

« C'est des économies qui partent en fumée pour adapter un logement qui n'est pas le mien. »

20 février 2026
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Le 1er septembre dernier, il faisait beau. François Canti, un travailleur de la construction, a profité du congé de la fête du Travail pour aller faire du bateau et du surf avec ses amis sur la rivière Richelieu. Il ne le savait pas encore, mais il profitait des derniers instants de « normalité » de sa vie.

En fin d’après-midi, la bande est revenue au quai. Dans le fond de la cour de son ami se trouvait un trampoline, et François y est monté pour faire quelques sauts et vrilles.

Il a atterri sur la tête, compressant ainsi sa moelle épinière et atteignant deux de ses vertèbres cervicales.

Depuis, l’homme de 42 ans est tétraplégique.

Les mouvements dans ses épaules, son cou et sa tête lui sont toujours accessibles. Le reste est parti. « J’ai l’impression d’être pris dans un bloc de glace », décrit-il.

François Canti.
Photo : Salomé Maari
François Canti.
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En avril, cela fera un an pile que Québec n’accepte plus les demandes pour les deux principaux volets du Programme d’adaptation de domicile (PAD). Ce dernier permettait à ses récipiendaires de toucher une subvention pouvant aller jusqu’à 50 000 $ tous les cinq ans.

Le programme avait d’abord été mis sur la glace à l’automne 2024, mais acceptait encore les demandes qui, elles, pourront encore être traitées.

Pour de nombreuses personnes en situation de handicap, comme François Canti, il s’agissait de l’unique voie leur permettant de financer l’adaptation de leur logement, ce qui peut impliquer des coûts pouvant s’élever à des dizaines – voire des centaines – de milliers de dollars. Maintenant, elles se retrouvent coincées dans une impasse.

LE COMPTE À REBOURS EST ENTAMÉ

Depuis sa sortie de l’hôpital en octobre 2025, François Canti séjourne dans un centre de réadaptation à Montréal où les services qu’il reçoit sont pris en charge par le gouvernement.

Mais la date d’expiration de son séjour arrive à grands pas : à la fin avril, il devra quitter les lieux.

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Pour le début du reste de sa nouvelle vie, deux options s’offrent à lui : retourner dans l’appartement dont il est locataire depuis une dizaine d’années et investir des dizaines de milliers de dollars de sa poche pour qu’il soit adapté à sa condition, ou déménager dans un logement déjà adapté. En pleine crise du logement, ces derniers ne courent pas les rues.

Sinon, il y a toujours le Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). Mais ça, c’est un endroit où personne ne veut se retrouver, encore moins à son âge.

LE RETOUR À LA MAISON : UN SAUT DANS LE VIDE

Étant donné que l’accident qui l’a laissé handicapé n’en est pas un de la route ou de travail, François Canti n’est pas couvert par la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ) ou la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Ces deux organismes publics couvrent de nombreuses dépenses liées au handicap causé par l’accident, dont celles liées à l’adaptation du domicile. De plus, ils permettent aux personnes couvertes de toucher une bonne proportion de leur salaire.

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L’ex-travailleur autonome reçoit plutôt des indemnités issues d’une assurance-invalidité qu’il avait contractée au privé avant son accident.

Son revenu s’élève aujourd’hui à 2 000 $ par mois, ce qui représente environ 25 % de son salaire d’avant… et l’entièreté de son loyer. « C’est quand même mieux que rien, mais c’est insuffisant », soupire-t-il.

Il explique que son propriétaire accepte de faire adapter l’appartement, à condition que le quarantenaire assume une bonne partie des frais.

Mais l’adaptation du logement, qui impliquerait l’installation d’une plateforme élévatrice, le remplacement de la porte patio, l’agrandissement des cadres de portes, ainsi que le réaménagement de la salle de bain et de la cuisine, est estimée à plus de 50 000 $.

« C’est des économies qui partent en fumée pour adapter un logement qui n’est pas le mien », déplore-t-il.

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Ayant besoin d’assistance en tout temps, François Canti souhaite que sa mère emménage avec lui afin qu’elle soit sa proche aidante. Ainsi, ils pourront se partager les coûts du loyer. « Mais elle est à la retraite, puis elle a aussi une maison à payer », explique-t-il. « Ça marche pas. Il manque des sous quelque part. »

Alors, il cherche un nouveau domicile. Mais dans son secteur, très peu de logements satisfont ses critères d’adaptabilité et de budget.

Au moins, il bénéficie d’un coussin : ses proches lui ont organisé une levée de fonds. Au total, un peu plus de 100 000 $ ont été amassés pour financer ses soins et les besoins spécifiques à son adaptation. « On a fait le calcul : j’en n’ai pas pour dix ans, avec ce fonds-là. Je vais peut-être m’en tirer [avec] un an ou deux, tout au plus. »

D’ici la fin avril, l’avenir de François Canti demeure en suspens.

Photo : Salomé Maari
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ET SI SEULEMENT IL Y AVAIT EU LE PAD

« Le retour à la maison, ça, c’est une partie qui fait peur », confie François Canti.

« Avoir la subvention du PAD encore active aujourd’hui, ça me donnerait vraiment la confiance de revenir chez moi, puis d’être bien. Être chez vous, ça n’a pas de prix. […] Mes repères sont là. Ça changerait tout. »

Ça changerait tout pour lui, mais aussi pour ses proches. « La charge mentale, la charge émotive… Tout ça serait plus facile. »

Effectivement, il n’y a pas que les personnes en situation de handicap qui sont affectées par la suspension du PAD. Il y a aussi des proches. Des parents comme Maryem Harras.

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UNE MÈRE À BOUT DE SOUFFLE

Maryem Harras est la mère d’un enfant de 9 ans atteint du syndrome de Hunter, une maladie génétique rare et dégénérative dont l’espérance de vie est peu élevée. « On est dans le début de la fin », explique la mère monoparentale, qui est elle-même atteinte de la sclérose en plaques.

Voilà une dizaine d’années qu’elle habite au deuxième étage d’un bloc d’appartements à Montréal. « Mon gros enjeu, c’est les escaliers [extérieurs] », explique Maryem Harras.

Son enfant grandit vite et devient de plus en plus lourd.

« Je suis incapable de le porter », explique celle qui est à la fois limitée par sa force et sa condition.

Elle a tenté de nombreuses solutions pour pallier ce problème – comme une marchette pour les escaliers –, mais rien ne fonctionne.

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Alors, elle fait ce qu’elle peut : « C’est ma jambe qui monte sa jambe, et mon bras doit le tenir. Mais il est lourd, donc c’est souvent là que ça me fait mal. »

Les travaux d’adaptation des escaliers extérieurs pourraient coûter des dizaines de milliers de dollars, et Maryem Harras n’a pas cet argent. En raison de la charge qu’implique la proche aidance, la maman ne peut pas travailler. Ses revenus se limitent à des subventions pour les proches aidants ainsi qu’à la location Airbnb de la troisième chambre de son logement.

Le prix du loyer, qui n’a pas été augmenté depuis des années, est en dessous des prix du marché. Aujourd’hui, elle estime qu’il lui serait impossible de trouver un appartement au même prix.

Alors, elle reste, pour ne pas perdre une bonne partie de son revenu, et éviter une augmentation des coûts de loyer.

« Je suis fatiguée », confie-t-elle.

AU BOUT DU ROULEAU

Des histoires comme celles de Maryem Harras et François Canti, Maxime Drolet-Gauthier, président fondateur d’Immo Accessible Québec, en entend toutes les semaines. Son entreprise se spécialise dans l’habitation pour les personnes en situation de handicap, offrant des services d’adaptation de domiciles et de recherche de logements adaptés.

Maxime Drolet-Gauthier, président fondateur d’Immo Accessible Québec.
Photo : Salomé Maari
Maxime Drolet-Gauthier, président fondateur d’Immo Accessible Québec.
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Plusieurs personnes à bout de ressources lui confient qu’elles se sentent comme « un fardeau » pour leur famille en raison de leur logement mésadapté qui les prive de leur autonomie.

« Le côté psychologique est très atteint quand tu ne peux pas prendre soin de toi-même. Que tu sais qu’il faut que ton père, ta mère, ton frère, ta sœur, que la personne du CLSC vienne tous les matins pour que tu puisses juste te lever puis manger », explique celui qui estime qu’un logement qui n’est pas adapté aux besoins de la personne en situation de handicap peut aussi causer des frictions dans les couples.

Maxime Drolet-Gauthier s’estime quant à lui « chanceux dans [sa] malchance » : c’est un accident de voiture qui l’a laissé tétraplégique en 2013, alors qu’il avait 19 ans. Ainsi, la plupart des coûts associés à son handicap sont couverts par la SAAQ, et il vit aujourd’hui dans un logement parfaitement adapté à ses besoins.

Mais certaines personnes se retrouvent aujourd’hui dans un cul-de-sac, ayant vu leur seule option de financement s’évanouir avec la suspension du PAD.

Aux yeux de Maxime, il y a là une grande injustice. « La manière dont ton accident arrive peut tout changer sur l’autonomie que tu vas avoir dans ton domicile. Personne ne choisit d’avoir un accident en trampoline ou en auto. »

Photo : Salomé Maari
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DES BÉNÉFICES À LONG TERME

Le président fondateur explique qu’en moyenne, les coûts d’adaptations de domiciles sur lesquels travaille Immo Accessible Québec s’élèvent à six chiffres. Parfois, déménager dans un logement accessible de l’extérieur et plus facilement adaptable à l’intérieur s’avère l’option la moins coûteuse.

Mais ceux-ci se font rares. « Les appartements, les immeubles, les maisons qui sont accessibles depuis l’extérieur, c’est environ 10 à 15 %. » Mais pour les domiciles dont l’intérieur est adapté, on parle plutôt de 1 à 3 %, estime-t-il.

Il demande donc au gouvernement de réinstaurer le PAD, insistant sur le fait que les personnes en situation de handicap dont le logement est adapté à leurs besoins « vont beaucoup moins dépendre du système de santé », ce qui, selon lui, coûterait moins cher à l’État à long terme.

De plus, les bénéficiaires du PAD « vont pouvoir avoir un travail, vont pouvoir participer à la société », explique Maxime Drolet-Gauthier.

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UNE DEMANDE TROP FORTE

La SHQ a décliné notre demande d’entrevue. Elle a toutefois précisé par écrit que malgré l’augmentation constante des budgets du PAD au fil des années, le nombre de demandes d’aide financière pour le volet I (adaptation de domicile) du programme a connu une forte augmentation dans les dernières années.

Pour l’année 2024-2025, avant l’interruption, cette moyenne atteignait près de 250 demandes par mois, comparativement à 216 en 2023-2024, et à 170 les années précédentes, selon les chiffres qu’elle nous a fournis.

Une hausse qui expliquerait la suspension du PAD.

La SHQ précise que nous saurons quelles décisions seront prises concernant le programme lors du dépôt du prochain budget du gouvernement provincial.

En attendant, des milliers de personnes sont laissées dans le néant. Des personnes nouvellement handicapées qui ne savent pas dans quelles conditions elles pourront retourner à la maison, et des mères malades forcées de porter leur enfant dans les escaliers enneigés de leur appartement.

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