.jpg.webp)
Jusqu’au 6 septembre dernier, le sort de l’entrepreneure déchue Elizabeth Holmes était une affaire classée pour le commun des mortels. Puis, en 74 secondes, elle est redevenue le sujet de conversation le plus hot d’Internet.
Depuis la sortie de cette étrange et minuscule bande-annonce, le documentaire de Lance Oppenheim et Nathan Fielder You Can See Everything s’est immiscé dans le discours culturel comme un virus. Pourquoi Holmes et son conjoint ont-ils confié à un humoriste connu pour son aisance à brouiller la ligne entre le réel et la performance un accès complet aux 34 derniers jours de liberté de l’entrepreneure déchue ? Qu’ont-ils à gagner à participer à un tel projet ? Qu’est-ce que Nathan Fielder croit qu’elle lui cache, au juste ?
Le film prenait l’affiche vendredi dernier et, comme plusieurs cinéphiles, j’ai accouru en quête de réponses pour finalement en ressortir avec encore plus de questions.
Je ne vous gâcherai pas You Can See Everything. Le film vaut la peine d’aller le voir en salle, même si les projections se bouclent de plus en plus vite. C’est drôle, déroutant, frustrant, imprévisible, confrontant. Bref, l’expérience vaut largement son prix d’entrée. Sauf que j’ai quand même besoin d’en parler. You Can See Everything vit dans ma tête sans payer de loyer depuis samedi et risque de squatter la vôtre.
Parce que, même si on y aborde un cas précis, c’est un film qui sonde les grandes questions de notre époque.
Si Elizabeth Holmes a accepté de participer à ce documentaire, c’est parce qu’elle n’a jamais commis de fraude. Du moins, c’est ce qu’elle confie à Nathan Fielder. Selon Holmes, elle a été condamnée en raison d’un malentendu linguistique à propos des capacités de son invention — une machine censée effectuer des tests sanguins qui non seulement ne fonctionnait pas, mais faisait souvent de faux diagnostics de cancer.
Je vous épargne la sémantique. Ce qui nous intéresse, c’est que Holmes a accepté de se prêter au jeu parce qu’elle n’a pas abandonné l’idée de faire un jour fonctionner sa machine miraculeuse.
Sachant que la décision d’Elizabeth Holmes et de Billy Evans de participer au documentaire est motivée par un but ultérieur, on est en droit de se demander s’ils ne jouent pas la comédie devant Fielder et Oppenheim pour laver leur réputation. Sommes-nous dans l’authenticité ou dans la performance ? Existe-t-il même une différence entre les deux pour Elizabeth Holmes, qui a vécu les deux dernières décennies soit dans une mise en scène ininterrompue, soit en réclusion totale ? Le manque de transparence du couple est évident, mais il est difficile de savoir à quel point Holmes croit en sa propre innocence.
Elizabeth Holmes est-elle neuroatypique ou se donne-t-elle le rôle d’une personne neuroatypique et donc incomprise ? Honnêtement, je n’en ai aucune idée.
Depuis l’avènement des réseaux sociaux, on vit dans un monde de plus en plus connecté où on est en représentation 24/7. Devient-on la personne qu’on prétend être si on coupe l’accès à celle qu’on est vraiment ? Avec You Can See Everything, Holmes et Evans semblent déterminés à tester cette hypothèse de la façon la plus cynique possible. Si on observe quelqu’un s’en tenir factuellement à une histoire et à un comportement pendant 34 jours, l’espace pour le doute et le jugement diminue considérablement.
On a beau se dire qu’un jugement se base sur des faits, que faire quand on doute de ces faits ? Quand une personne répète, encore et encore, qu’elle n’a rien à cacher ?
C’est peut-être la question la plus difficile que pose le film.
Toujours sans rien divulgâcher, Elizabeth et Billy s’efforcent de bâtir une histoire autour de leur couple. Dans leurs prises de contrôle comme dans leurs débordements, ils laissent transparaître une version des faits qui diffère de ce qu’ils racontent.
Mais cette histoire est-elle réelle ou s’agit-il d’un simple jugement basé sur des faits ? Le chroniqueur de droite Ben Shapiro aime bien claironner à qui veut bien l’entendre que les faits se foutent de vos sentiments, mais You Can See Everything démontre hors de tout doute que c’est faux. Que vous le vouliez ou non, la manière dont on interprète les faits est entièrement basée sur les sentiments qu’ils évoquent. C’est dans nos sentiments que les faits trouvent leur sens.
Voilà l’idée que Nathan Fielder et ses collègues explorent dans You Can See Everything. Est-ce qu’une interprétation des faits, aussi claire qu’elle puisse sembler, peut être fautive ? Voilà une réflexion qu’on a cessé de faire il y a au moins 20 ans. Quelque chose peut être complètement faux, même si ça me convient de croire le contraire.
J’veux dire, ma génération a cru pendant 25 ans que Marilyn Manson s’était fait enlever les côtes pour faciliter un acte sexuel juste parce qu’il avait le profil de l’emploi.
Dans un documentaire, il n’y a pas de bons ni de méchants. Du moins, c’est pas supposé.
Dans l’imaginaire collectif, Elizabeth Holmes était déjà perçue comme une fraudeuse et une psychopathe. Déjà étiquetée comme une méchante, elle n’avait rien à perdre. Un documentaire de Nathan Fielder ne saurait suffire à laver sa réputation. Mais il aura quand même servi à nous faire douter un peu.
On vit dans un monde où il est devenu impossible de démêler le vrai du faux. Entre la réalité, l’hyperréalité, la mise en scène, la désinformation, l’IA et je-ne-sais-plus-quelle-bébelle-technofasciste, notre rapport au réel a été entièrement reconfiguré et c’est ce que You Can See Everything est parvenu à capturer. Plus le film essaie de s’adapter pour comprendre ce qui se passe, plus il s’éloigne de son objet.
You Can See Everything n’innocentera pas Elizabeth Holmes, mais le film démontre que c’est très facile de se raconter des histoires sans avoir tous les faits. Le film de Nathan Fielder et Lance Oppenheim pose un constant dont les ramifications se feront ressentir sur le long terme. C’est un peu déprimant, mais il n’en tient qu’à nous à en tirer une leçon.