Un rasta en grand-bi

« Une surprise dans l’ordinaire. » 

22 juillet 2026
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Deux enfants s’arrêtent net et pointent l’étrange chose qui avance dans la rue. Leurs parents suivent la direction des petits doigts jusqu’à la découvrir à leur tour et, l’espace d’un instant, toute la famille sourit.

J’ai longtemps aimé Montréal pour son caractère burlesque. Cette façon humaine, un peu brouillonne, qu’avait la ville de vous faire plaisir au moment où l’on s’y attendait le moins. Ses travers finissaient presque toujours ensevelis sous une récompense imprévue : une scène absurde au coin d’une rue, un personnage impossible, quelque chose qui n’avait aucune raison d’être là et qui, précisément pour cette raison, rendait la journée meilleure.

Montréal la farfelue.

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Mais quelque chose semble s’être assagi. La ville change, bien sûr. Toutes les villes changent, dira-t-on. Mais on dirait que Montréal perd au passage une part de sa couleur, de son indocilité. Comme si elle avait été peu à peu domestiquée par le coût de la vie, polie, normalisée par tout ce qu’il faut désormais payer trop cher.

Alors, quand passe un homme, les dreadlocks au vent, perché sur un gigantesque vélo du 19e siècle, on regarde.

Vous l’avez peut-être déjà vu, vous aussi.

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À sa façon, Paul Adane Abraham appartient à cette palette circassienne de personnages qui arpentent encore les rues de Montréal pour notre plus petit bonheur. Il a 35 ans, est né à Toronto de parents éthiopiens, parle un français flûté et se décrit volontiers comme un cycliste-aventurier.

Depuis trois ans, il parcourt la ville perché sur un grand-bi de près de cinq pieds de haut, propulsé par une immense roue avant de 48 pouces. Mais pas pour la parade ; c’est vraiment son moyen de transport. Il va travailler, fait ses courses, traverse la ville sur son bicycle. Des choses parfaitement ordinaires sur une machine qui ne l’est pas.

Accessoirement, il offre au passage un spectacle gratuit qu’on ne peut ni réserver ni prévoir. Il faut simplement avoir la chance de se trouver sur son chemin.

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Paul, qui habite Villeray et travaille comme cuisinier au restaurant Damas, dans Outremont, avoue d’emblée avoir toujours eu un faible pour les excentricités sur roues. Après s’être fait voler quelques vélos ordinaires, il s’est tourné vers le monocycle.

Il faut lui reconnaître un avantage: personne ne semble très intéressé à voler un monocycle. Encore moins un grand-bi.

Paul comprend bien les taquineries réservées aux monocyclistes. On les regarde passer en se demandant pourquoi quelqu’un choisirait de compliquer à ce point une chose aussi simple que se déplacer. Lui a passé une quinzaine d’années sur une seule roue, sur des modèles toujours plus grands, toujours plus improbables. Il a même parcouru la distance entre Montréal et Toronto en monocycle afin d’amasser des fonds pour la Fondation SickKids, qui vient en aide à l’hôpital pour enfants de sa ville natale.

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Il est venu s’installer à Montréal pour la gastronomie. Les roues, elles, ont suivi.

Au bout de 15 ans de pratique, il lui fallait un nouveau défi. Le grand-bi avait deux roues, mais poussait l’absurde encore plus loin. « Ça sort directement d’un cartoon », me lance-t-il en riant.

Il en rêvait depuis des années. Puis la chance et l’argent ont fini par être au rendez-vous. Au printemps 2023, Paul a dégoté son grand-bi dans une boutique spécialisée de New York. Fabriquée selon les plans originaux, la machine lui a coûté près de 6000 $.

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Le fonctionnement est d’une simplicité presque primitive. « Le vélo n’a pas de chaîne. On fait directement rouler la roue avant avec le système de pédales qui s’y rattache. La petite roue arrière agit comme un aileron. »

Dans sa récente Petite histoire du vélo à Montréal, l’auteur Simon Lord raconte que le grand-bi fait son apparition dans la métropole dès 1874, à peine cinq ans après son invention par le Français Eugène Meyer. Cette spectaculaire évolution du vélocipède répond alors à une idée toute simple : aller plus vite.

Les pédales entraînant directement la roue avant, le principe est élémentaire. Plus celle-ci est grande, plus chaque tour de pédale permet d’aller vite. On l’a donc fait grandir et grandir encore. « À la fin de la décennie, écrit Lord, le grand-bi se vend de l’Europe à l’Amérique du Sud, en passant par le Mexique, les Antilles, l’Inde, le Japon, l’Australie et l’Afrique du Sud. »

Près d’un siècle et demi plus tard, l’un d’eux roule encore sur Saint-Zotique.

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Est-ce facile? Pas exactement. « S’arrêter est la partie la plus délicate. Il faut une certaine adaptation, surtout pour les débutants. »

Il laisse parfois les curieux essayer la machine, même s’il reconnaît qu’il y a là un petit danger. Monter là-haut ne s’improvise pas tout à fait. Quelques accidents lui sont arrivés. Et puis, il faut composer avec Montréal. Les nids-de-poule. Les piétons. Les voitures. Paul évite les grandes artères aux heures de pointe et le REV Saint-Denis le matin. « Trop de trafic. C’est fou. »

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Il faut le voir monter. Bondir sur son bolide. La machine est si haute qu’on imagine d’abord qu’il lui faudra une échelle, un trottoir, quelque chose. Mais Paul pose un pied, prend son élan et, quelques secondes plus tard, le voilà au-dessus de nous.

Il peut rouler toute la journée. Monter la montagne. Se rendre en banlieue. La distance, assure-t-il, n’est pas vraiment un obstacle.

Les réactions, elles, ne s’arrêtent jamais. On l’interpelle aux feux rouges, on lui pose des questions, on lui demande des photos. Des inconnus viennent à sa rencontre simplement pour comprendre ce qu’ils viennent de voir. Le grand-bi est ainsi devenu, pour Paul, une drôle de façon de rencontrer la ville.

« Les gens pensent que j’appartiens à une troupe, mais c’est le spectacle de ma vie. »

Paul ne passe pas davantage inaperçu par les couleurs qu’il porte. Aujourd’hui, elles sont celles du rastafarisme, la religion pratiquée par toute sa famille.

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La plupart des réactions sont positives, mais pas toutes, bien entendu. Il arrive qu’on lui demande, avec moins de curiosité que de reproche : « Pourquoi t’as un vélo comme ça? »

Il croise parfois de l’incompréhension, des gens, dit-il, avec « une énergie pas bonne ». Même chose du côté des automobilistes. Certains sont cool, d’autres beaucoup moins.

Mais à faire le tour du quartier avec lui, difficile d’apercevoir cette mauvaise énergie. C’est plutôt l’inverse qui se produit. Les têtes se tournent, les téléphones sortent, les visages s’éclairent. Paul passe et, derrière lui, laisse une petite traînée de sourires.

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Y a-t-il quelque chose de performatif là-dedans? « Absolument. Mais aussi artistique. C’est moins fonctionnel, c’est plus le fun. »

Il assure que si les passants n’étaient pas aussi hypnotisés par son passage, il roulerait quand même avec cette curiosité d’un autre siècle. « Cent pour cent. Je fais ça d’abord pour moi. C’est bizarre et unique. »

Il y a tout de même une limite à cette liberté, et elle arrive avec l’hiver. Là, impossible. Les deux roues sont lisses et, sur la glace, elles glissent.

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Il existe, semble-t-il, une minuscule communauté du grand-bi à Montréal. Paul en connaît quelques autres qui en possèdent, dont un utilisé pour des spectacles dans le Vieux-Port. Mais à sa connaissance, il serait l’un des seuls à avoir poussé l’idée jusqu’à faire de cette nouvelle antiquité son véritable moyen de transport.

Pour la suite, Paul aimerait réitérer l’exploit en reliant Montréal à une autre grande ville québécoise, toujours dans le but d’amasser des fonds. Et, bien sûr, il compte faire tout le trajet du haut de son drôle de vélo.

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La petite magie du grand-bi et de son jockey tient finalement à peu de chose. Paul passe, fait aller sa sonnette. Et pendant les quelques secondes où il traverse notre journée, tout le monde redevient un peu enfant.

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