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Pendant que la communauté internationale dénonçait la capture de Nicolás Maduro par l’administration Trump, le 3 janvier au soir, le Bocadillo Bistro, un restaurant vénézuélien de la Petite Italie, était plein à craquer de ressortissants venus célébrer. Plusieurs disent avoir attendu cet événement avec impatience depuis 27 ans, soit le début du règne d’Hugo Chávez.
Une semaine plus tard, la fête se poursuit pour ces membres de la diaspora qui se sentent de plus en plus proches de la libération de leur peuple.
Je suis allée passer une soirée de célébration avec eux.
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Mon espagnol, dont les rudiments remontent à l’école primaire, est pas mal rouillé. Des années plus tard, c’est en voyageant que j’ai appris quelques mots cruciaux à retenir : cerveza, Cuba libre, etc. Bref, rien ne me permettant d’entretenir une conversation sur la chute d’un régime autoritaire. Je suis donc accompagnée de ma sœur Éliane, qui a vécu un an en Espagne.
Flanquée de ma traductrice bénévole (URBANIA n’a pas de budget), je franchis la porte du Bocadillo Bistro, sur le boulevard Saint-Laurent.
Ici, ça parle espagnol et ça rit fort.
Laura Russo, qui a ouvert ce restaurant familial avec son mari Marco après leur arrivée à Montréal au milieu des années 2000, nous accueille avec un large sourire.
Ça tombe bien, nous informe-t-elle, on arrive juste à temps pour le début du spectacle.
Comme tous les samedis, les musiciens s’installent sur la petite scène du resto devant un public conquis d’avance.
Ils donnent le coup d’envoi de la soirée avec un merengue qui vide tranquillement les tables et remplit la piste de danse.
Ma sœur et moi nous installons au bar. Les deux barmen qui se tiennent devant nous partagent le même prénom, Manuel, et ont fui le même régime, celui de Maduro.
L’un d’eux, Manuel Arana, me sert un guarapita, un délicieux cocktail vénézuélien fait à base de rhum et de fruits de la passion. Ça goûte le soleil et l’eau turquoise. « On en buvait toujours à la plage après les cours », se souvient-il.
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Le propriétaire, Marco Russo, nous confie que c’est pas mal tranquille, ce soir. « Ah, janvier! », soupire-t-il, en haussant les épaules. Je regarde autour de moi. Pour une soirée tranquille, je ne trouve pas ça tranquille pantoute.
La piste de danse s’embrase. Les clients – en grande partie colombiens, cubains, péruviens et vénézuéliens – dansent au rythme de la musique latine, que la chanteuse, resplendissante dans sa robe noire, ponctue de « ¡Viva Venezuela! » bien sentis.
Ce soir, les shooters de tequila se commandent à la douzaine.
Personne ne sait faire la fête comme les latinos, me lance en riant la gérante du band qui anime la fête.
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C’est en 2000 que Marco Russo, sa femme et leurs enfants ont fui le régime de Hugo Chávez, le prédécesseur de Nicolás Maduro, voulant épargner leur famille de la dangerosité et de l’insécurité dans lesquels le Venezuela avait été précipité. Depuis son départ, le restaurateur observe, impuissant, son pays d’origine dépérir entre les mains de celui qu’il décrit comme un « assassin ».
Cette année, il a fêté le Nouvel An ici, au Bocadillo. Comme le veut la coutume espagnole des uvas de la suerte (« raisins porte-bonheur »), il a avalé un raisin à chaque coup de minuit, en formulant un vœu pour chaque mois à venir. À l’un de ces coups, il a souhaité un jour voir Maduro en one-piece orange.
Contre toute attente, la tradition de Marco s’est avérée prophétique.
« Nous avons trop attendu. 27 ans », laisse tomber Marco. Même s’il précise qu’il est loin d’être pro-Trump – ses tarifs douaniers lui ayant personnellement mis des bâtons dans les roues en tant que restaurateur –, cet événement lui a tout de même redonné confiance en l’avenir.
Mais, comme plusieurs autres, il se voit plongé dans l’incertitude. Qu’arrivera-t-il, maintenant?
Comme le reste du monde, Marco a vu circuler les images de manifestations anti-impérialistes dénonçant la capture de Maduro, dans lesquelles on dénonce une violation du droit international par l’administration Trump.
« Si tu regardes toutes les manifestations qui sont faites à l’encontre de ce qui s’est passé le 3 janvier, [tu vois que les manifestants] ne sont pas Vénézuéliens », souligne-t-il.
« Demandez à un Vénézuélien », suggère-t-il plutôt. « Dans mon groupe, j’ai pas trouvé une personne qui a dit : “Je suis pas content”. Personne! »
Manuel, le bartender, partage aussi cette impression. Il rappelle que pour lui et les Vénézuéliens, « c’est plus grand que [Trump]. C’est plus de 25 ans d’oppression exercée sur la population, moi inclus ».
À ceux qui dénoncent une manœuvre du président américain visant à s’enrichir avec le pétrole vénézuélien, il répond : « Notre pétrole a déjà été pris par la Chine, par la Russie. Le peuple vénézuélien ne voit déjà pas les profits de ce pétrole. Donc, je pense que le pétrole est la dernière chose qui préoccupe les Vénézuéliens en ce moment. […] On préfère le donner aux États-Unis et récupérer notre pays. »
Après notre échange, Manuel se remet au boulot. Le party est loin d’être terminé.
Un train se forme sur la piste de danse.
Vilma Escalona se déhanche, le sourire aux lèvres. « Où il y a la célébration, je suis là. Je suis vraiment contente! », lance celle qui a fui le Venezuela il y a 24 ans.
Danseuse de joropo, la danse typique de son pays d’origine, elle a apporté avec elle sa robe à l’effigie du drapeau du Venezuela en vue de la soirée à venir. Elle a hâte de l’enfiler. Elle tient fermement son drapeau vénézuélien entre ses mains, qu’elle affirme toujours avoir avec elle.
Depuis le 3 janvier, Vilma a enfin retrouvé espoir.
« Je veux retourner dans mon pays le plus vite possible », affirme celle qui se dit enthousiaste, malgré l’incertitude. « Trump, c’est notre ange gardien », ajoute-t-elle.
En décembre 2024, près de 8 millions de Vénézuéliens se trouvaient hors de leur pays d’origine, ce qui représente le deuxième plus grand déplacement de population au monde, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) des Nations Unies. Au Canada, leur nombre s’élevait à plus de 27 000 en 2021, selon Statistique Canada.
Comme plusieurs membres de la diaspora, la famille de Vilma a été séparée par l’exil. Mais maintenant, elle envisage que celle-ci soit enfin réunie, et ce, dans le Venezuela qu’elle a connu. Un Venezuela qu’elle décrit comme prospère, où on ne manquait de rien.
On quitte Vilma pour la retrouver une trentaine de minutes plus tard, rayonnante, faisant virevolter sa robe rouge, jaune et bleue, le regard fier.
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Ce soir, c’est le Arena Latín Band qui assure l’ambiance musicale. Avec mon interprète, je profite de leur pause pour discuter avec les membres du groupe.
La chanteuse vénézuélienne Liz Medina nous accueille chaleureusement, un vodka jus d’orange à la main.
Avocate dans son pays d’origine, ici, elle chante et enchaîne les emplois alimentaires.
Son collègue musicien vient nous rejoindre. Il nous tend la carte de son band, et se hâte de partager son histoire.
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Éliane switch à l’espagnol et, trop absorbée par leur conversation, en oublie son rôle de traductrice. Euh, allô! Quand elle se rappelle enfin de la raison de sa présence, elle me résume l’échange qui tourne autour de l’engagement politique du groupe, et de son soutien au peuple vénézuélien. Le claviériste souligne qu’une des chansons de la formation, Yo regresare (« Je reviendrai ») appelle à la liberté de sa population et au retour des exilés.
Il explique que, partageant une frontière avec le Venezuela, la Colombie est la terre d’accueil de nombreux Vénézuéliens qui ont fui le pays. Selon lui, une grande solidarité règne entre les deux peuples.
À Liz, je demande comment elle a réagi quand elle a su que Maduro avait été capturé et emprisonné aux États-Unis.
« Oh my god, c’est la meilleure nouvelle que j’ai [reçue] dans ma vie. Ça fait 27 ans qu’on attend la bonne nouvelle », me répond celle que le claviériste appelle affectueusement la reina.
Elle nous donne de gros becs sur les joues avant de nous laisser regagner nos places.
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De son côté, la gérante Fernanda bouillonne lorsque je lui fais remarquer que certains croient que les Vénézuéliens ne devraient pas se réjouir de la capture de Maduro par l’administration Trump.
« Quand tu n’as jamais été opprimé quand tu manifestais, quand tu n’es jamais allé à l’épicerie pour n’y trouver que du vinaigre sur les étagères, quand tu n’as pas vu la famine dans les rues, les gens manger dans les poubelles, quand la moitié de tes amis n’ont pas été kidnappés pour de l’argent, c’est un peu difficile de dire : “Nous comprenons ce que ressentent les Vénézuéliens”. Non, vous ne comprenez pas », tranche celle qui a quitté le Venezuela il y a 9 ans.
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Malgré sa joie, elle reste tout de même consciente de ce que le geste posé par les États-Unis représente sur le plan international, reconnaissant qu’il s’agit d’un « dangereux précédent ». « Ce n’était pas la meilleure façon de procéder, mais quelqu’un devait le faire. »
Elle estime que c’est une situation très complexe et que sa joie en est une que « seuls les Vénézuéliens peuvent comprendre ».
Une impression qui résonne avec celle des autres Vénézuéliens présents ce soir, qui partagent une joie qu’ils jugent incomprise par le reste du monde, et dont ils revendiquent le droit de célébrer.
J’avale ma dernière gorgée de guarapita et on quitte la fête, qui elle, continuera sans nous.
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