Fermez les yeux. Respirez. Imaginez une voix qui s’adresse à vous, exactement comme vous aimez. Douce, ferme, passionnée, soumise, confidente. Ce n’est pas un corps qui se rapproche. C’est une ligne de code. L’IA prend le contrôle.
Depuis des décennies, la science-fiction fantasmait sur l’amour artificiel : des robots en latex chromé, des humanoïdes programmés pour aimer, des partenaires parfaits conçus pour satisfaire. Ce qui relevait du cinéma s’invite désormais dans nos téléphones. Agents érotiques conversationnels, porno génératif hyperréaliste, avatars sensuels disponibles en tout temps : la techno-intimité est arrivée, discrète, immédiate, sans besoin de consentement mutuel ni de tournage en studio.
Pendant trois mois, le journaliste Jean Bourbeau s’est plongé dans ce nouveau territoire du désir 3.0. Ce qu’il y a découvert n’a rien du gadget futuriste : l’IA sexuelle sonde nos solitudes, remodèle nos fantasmes et révèle un bouleversement intime aux conséquences encore impossibles à mesurer.
L’industrie du porno a toujours accueilli en première ligne les révolutions technologiques : les VHS, les DVD, le streaming, la réalité virtuelle, OnlyFans. Aujourd’hui, elle franchit une étape décisive : celle de la génération intégrale.
Vous choisissez le corps, la voix, l’éclairage, le décor, l’action. En quelques minutes, un modèle d’IA fabrique la scène parfaite, sans acteur, sans tournage, sans coût de production, et surtout sans limite. Les chatbots érotiques, eux, flirtent à toute heure. Ils complimentent sans jamais se tromper et désirent sans fatigue. Certains utilisateurs racontent une proximité troublante, une complicité émotionnelle aussi stimulante qu’une rencontre réelle.
Nous n’en sommes plus à regarder du porno : nous le fabriquons. Ou peut-être est-ce lui qui nous fabrique.
Cette toute-puissance soulève un vertige. Lorsque l’on personnalise son partenaire idéal jusqu’au cheveu près, est-ce notre désir que l’on affine… ou notre capacité à désirer l’imprévu que l’on réduit ? À force d’obtenir exactement ce que l’on veut, risque-t-on de n’aimer que ce que l’on contrôle ?
Là où l’inquiétude devient urgente, c’est du côté des deepfakes. Plus besoin d’un tournage : un simple portrait suffit pour dénuder, animer, sexualiser et diffuser l’image de n’importe qui. Collègue, ex, influenceuse, amie. Hors du cadre légal, cette pornographie non consentie se répand sous le radar, et la justice peine à distinguer le vrai du faux.
Nous traversons une épidémie de solitude. L’IA promet une intimité sans conflit, sans abandon, sans déception. Elle écoute, valide, rassure. Mais à quel prix?
Un compagnon conçu pour combler le manque peut, paradoxalement, éloigner du réel. Si l’on ne flirte plus, si l’on ne se trompe plus, si l’on ne risque plus d’être rejeté… à quoi ressemblent encore les liens humains ? Dans un marché déjà marqué par la pornographie non éthique et la traite sexuelle, certains experts craignent que l’IA devienne un multiplicateur de dérives plutôt qu’un remède à la souffrance affective.
La pornographie générative progresse plus vite que les lois, plus vite que la morale, plus vite que notre capacité à la comprendre. Les frontières du consentement, de l’identité, de la dignité deviennent troubles. Pourtant, la technologie reste neutre ; ce sont nos usages qui écrivent l’histoire.
Le choix auquel nous faisons face n’est pas de rejeter ou d’adorer l’IA érotique, mais d’établir des garde-fous : éthiques, juridiques, techniques. Nous avons construit la machine. Reste à décider comment, et jusqu’où nous voulons qu’elle entre dans nos vies.
À l’heure où l’IA s’immisce jusque dans la chambre à coucher, un carrefour s’ouvre. Osons le regarder en face : où s’arrête l’innovation, où commence la dérive ? Comment continuer à désirer sans cesser d’être humain ?
Car avant que les algorithmes ne deviennent le miroir exclusif de nos plaisirs, le véritable défi sera peut-être de se souvenir de ce qui nous rend uniques : la chair, l’incertitude, l’imprévu, le frisson de l’autre. Bref, le vrai.